Idéation, confronter pensées convergente et divergente

Lundi matin, brainstorming. Thème du jour : trouver l’idée géniale pour faire la révolution. Bim, bam, boum, c’est maintenant qu’il faut être brillant pour sauver ton petit boule. Mais qu’est-ce qu’une bonne idée ? Est-ce une idée rationnelle, déjà éprouvée, offrant un indice de faisabilité satisfaisant ou est-ce un chemin jamais emprunté, interloquant, qui porte son lot de risques ? À vrai dire, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que la vérité se trouve toujours dans une forme d’équilibre. Donc, nouvelle stratégie marketing, refonte UX ou petit plat du dimanche soir, dès lors qu’il s’agit de trancher sur la meilleure idée, la bonne option semble de rester ouvert à tous les possibles. Pour cela, il faut accepter de faire cohabiter pensée divergente et convergente. De ce duo de l’extrême peut émerger la bonne idée. Celle qui justifiera cet exercice d’idéation. Attention, ça va tanguer d’un côté…

Pensée divergente, créer le choix

Nous cherchons tous la bonne idée, tout le temps. Pour cela, nous empruntons des chemins différents. En 1956, le psychologue américain John Paul Guilford a mis un nom sur ces schémas de pensée, exprimant ainsi le concept de pensée divergente et convergente.

Évidemment, il existe de multiples théories sur le sujet. Celles-ci ont l’intérêt d’être massivement utilisées en UX design par les concepteurs de tous bords, lors des phases d’idéation. Tu sais, ce moment où tu te cales autour de la table pour libérer toute ta créativité et imaginer un nouveau monde. Tout l’intérêt de ce processus est d’être déclinable à l’infini. Ainsi, ce qui fonctionne pour réinventer un comportement utilisateur peut tout aussi bien s’appliquer à la réorganisation de ta stratégie marketing…

Bien, bien, bien, commençons donc par explorer la pensée divergente. La mal aimée, celle qui peine à se faire une place à la table des rationnels tendance ROIstes. Caractéristique des esprits frivoles et non structurés, la pensée divergente se définit comme la capacité à générer des idées et solutions innovantes, sans jugement ni discussion.

Autrement dit, il s’agit de s’autoriser à s’affranchir du modèle habituel pour laisser éclore une vision intuitive du problème et proposer des solutions en rupture avec l’existant.

Des solutions uniques, en marge des process habituels, éprouvés, maîtrisés. Un programme totalement en phase avec le « out of the box » que l’on attend de toi à longueur de journée, dans la limite du temps de cerveau disponible.

La pensée divergente repose sur la pensée en arborescence, l’exploration d’idées saugrenues, la rapidité, la fluidité, la spontanéité ; ET, la confiance, indispensable pour laisser exulter l’idée en l’état. Dans cet exercice de lâcher-prise, le cerveau est pleinement configuré pour créer des connexions improbables, des connexions inconscientes. Nos fameuses fulgurances !

En mobilisant la pensée divergente, nous faisons appel à des compétences habituellement sous-utilisées en entreprise, comme :

  • L’intuition : en activant le mode de pensée accéléré, nourrit de nos savoirs et expériences, nous accueillons l’idée première, la plus pure.
  • La subjectivité : la différence est valorisée au sein du collectif, en étant à l’écoute de toutes les possibilités, ce qui renforce la conviction du porteur et sa capacité à la développer.
  • L’émotivité : la réflexion des uns génère une émotion chez les autres, qui s’auto-alimentent.
  • L’imaginaire : en exprimant deux idées divergentes, l’on permet un rebond sur une potentielle troisième piste.
  • L’impulsion : en encourageant à prolonger le récit d’une idée, plutôt que de la réfuter ou l’analyser, on lui permet de prendre forme.
  • La distance : en adoptant une vision holistique, détachée de toutes contraintes organisationnelles, l’esprit prend de la hauteur et porte un regard neuf.
" Pour frayer un sentier nouveau, il faut être capable de s'égarer " Jean Rostand

Seulement, cette capacité à divaguer, jusqu’à trouver le concept clé par association d’idées, n’est pas donnée à tout le monde. Certains sont naturellement dotés de la pensée oblique, d’autres devront fournir un véritable effort mental pour s’y plier. De nombreuses études démontrent qu’il s’agit ici davantage d’activer un trait de personnalité que d’être équipé d’un QI qui crève le plafond. Ainsi, ceux qui se voient qualifiés de non-conformistes, de curieux, d’indomptables ou de persévérants sont naturellement plus enclins à exprimer une pensée divergente.

Pour les autres, rien n’est perdu, puisqu’il est évidemment possible, voire souhaitable, de cultiver la pensée divergente. Cerise sur le gâteau de la créativité illimitée, ce mode de pensée est directement lié à l’humeur et générateur de joie. Ainsi, plus on le sollicite, plus il se traduit par un élan de sociabilité, d’allégresse et d’estime de soi.

Voici quelques pistes pour t’essayer sur le chemin de la pensée divergente :

  • Organiser un moment dédié à l’idéation, uniquement centré sur la pensée divergente. Ce qui induit de laisser chacun exprimer ses idées, sans appliquer de règle, de contrainte ou faire preuve de jugement. Toutes les idées sont audibles, traitées à égalité, et aucune n’est écartée de prime abord.
  • Libérer les énergies : pour cela, il faut créer un cadre propice au lâcher-prise. Un nouveau lieu de travail, départi des usages habituels, l’union de binômes improbables, une invitation à laisser le corps bouger afin que l’esprit exulte dans cette énergie ou au contraire, un prélude méditatif.
  • Inverser les habitudes : en proposant de travailler sur un contre-exemple ou en cherchant la pire des solutions au problème à résoudre, afin de mettre en lumière d’autres perspectives.
  • Réinterroger le cadre : afin de dépasser les évidences, qui cristallisent la réflexion, en utilisant la technique du contournement pour emprunter des chemins parallèles.
  • Encourager le risque : en donnant le temps et les ressources nécessaires pour laisser mûrir l’idée, la matérialiser avant de l’évacuer.

À ce stade, tu es à deux doigts de me dire que tu fais déjà tout ça et que le duo chef de projet – concepteur fonctionne très bien en brainstorming. Pourtant, 38% des salariés déclarent ne pas oser exprimer leurs idées en réunion, car elles sont systématiquement écartées avant d’avoir été véritablement écoutées (Business News Daily). C’est moche ce gâchis, qui mieux utilisé, pourrait te faire progresser bien plus rapidement. La faute à la pensée convergente, à ça de virer pensée limitante, dans une société en passe d’être automatisée.

Pensée convergente, faire le bon choix

Voici donc l’autre face de la pièce, la pensée convergente. Il s’agit d’une pensée analytique, soumise au jugement et à l’appréciation, en vue d’une prise de décision. Elle découle d’un processus de pensée Leibnizien, linéaire, rationnel. Elle consiste à examiner, évaluer, trier, écarter ou valoriser. Elle est binaire.

À l’inverse de la pensée divergente, tout feu tout flamme, la pensée convergente mise sur la rapidité d’analyse, la précision, la cohérence, la maîtrise technique, l’accumulation de connaissances, la ré-application de recettes qui fonctionnent. Elle est schématique et se veut efficace. Elle séquence, elle chiffre, elle articule. Elle s’appuie sur des critères connus, mesurables, maîtrisés, comme le coût, le temps de réalisation, les ressources à mobiliser pour assurer la faisabilité et acter.

La pensée convergente correspond au mode de pensée scolaire dans lequel nous avons tous plus ou moins baigné. Celui qui nous invite à prendre un stylo noir, pas rouge, et tracer deux colonnes où lister des plus et des moins, sur la base d’un existant, de ce que l’on sait déjà.

Contrairement à la pensée divergente qui a pour ambition de faire éclore l’idée, la pensée convergente a pour objectif de sélectionner la meilleure idée. Pour cela, elle fait appel à des qualités largement louées, comme :

  • La logique : afin d’isoler les idées réalistes des autres
  • L’objectivité : en favorisant le sens commun au jugement des idées individuelles, teinté d’émotions et de sentiments irrationnels
  • L’esprit d’analyse : en évaluant la capacité de l’idée à répondre à un besoin et en la traduisant à l’aide d’un raisonnement rationnel et construit.
  • La maîtrise du risque : en catégorisant les idées au regard des risques induits et quantifiant l’impact potentiel
  • L’organisation : en anticipant et organisant l’ensemble des actions à prévoir pour permettre la faisabilité dans les contraintes imposées.

D’un coup, je sens que cette approche bien carrée t’est nettement plus familière. Je limiterai donc mes bienveillants conseils pour nourrir ton esprit pragmatique à trois petits tips :

  • Astreins-toi à articuler ton analyse de l’idée autour de 5 KPI phares et fais l’effort d’en intégrer un qui n’ait aucune portée financière directe, comme l’épanouissement de tes équipes, par exemple !
  • Rassemble les mêmes intervenants sur les différentes phases d’idéation afin de faire consensus sur la décision. À défaut, l’éviction de certaines pistes pourrait sembler despotique.
  • Repense la façon de formuler le problème afin de ne pas induire sur la proposition de solutions. Imaginons qu’il faille chercher la meilleure option pour Monsieur Machin, qui habite à 8km de chez lui et veut réduire ses frais de transport. Demander quelles sont les alternatives possibles est bien plus inspirant que de demander de lister les moyens de transport disponibles…

Pensée convergente versus divergente, un cortex pour deux

Tu l’auras compris, c’est un match où il n’y a de vainqueur que celui qui perçoit l’importance de ces deux phases. Car, plus que d’être opposés, ces schémas de pensées sont complémentaires. Pour être pleinement efficace, l’idéation doit impérativement les faire se succéder, s’écouter, se répondre, se respecter.

Nous sommes tous capables de penser convergent ou divergent, en dépit de notre penchant naturel. Verser du côté obscure est probablement un exercice de choix pour sortir de sa zone de confort et se bousculer un peu. Seulement, comme toujours, il faut trouver son centre pour maintenir l’équilibre.

Trop divergente, la pensée ne produit que des idées, sans jamais parvenir à les concrétiser, les solutions amènent de nouveaux problèmes, l’audace génère un manque d’attention et de confiance de l’auditoire, qui à terme, inhibe le porteur de projet.

À l’inverse, pratiquer exclusivement la pensée convergente bride la créativité, l’imaginaire. Gavée de manichéisme et victime du biais cognitif de fixité fonctionnelle, la pensée convergente s’autolimite répétant des schémas d’usage déjà éprouvés. Elle nous invite à réitérer ce que l’on maîtrise, sans explorer d’alternative, afin de rester ancrés dans nos certitudes.

La bonne formule, laisser le temps, à l’une comme à l’autre de s’épanouir, en respectant leur alternance.

D’abord, on diverge, on crée des possibles. Ensuite, on converge, on épure pour revenir à la réalité. Il est important de véritablement dissocier les deux instants, ce qu’autorise rarement le brainstorming tel qu’il est largement pratiqué. Car, en clôturant la séance par la sélection des idées, tu les prives de leur temps de maturation. Or, celui-ci est essentiel pour dérouler le fil de la solution. Donc, on ne dit plus non d’emblée, mais pourquoi pas ?!

Voilà, tu sais tout. J’espère que cette petite réflexion hors cadre t’aura inspiré une autre façon de penser, dans un camp comme dans l’autre. Et, au fait, tu as le droit d’écrire avec un stylo rouge, ce n’est pas grave. On lâche prise !